L’horloge du temps par Serge Raynal

Transposée à l’entreprise humaine, la connaissance du temps parcouru ou à parcourir fut tout aussi nécessaire. Le temps est l’invisible accompagnateur de toute action, de toute tentative, de toute chose. Des plus grandes aux plus petites. De l’Histoire à l’agenda quotidien. Le temps est repéré comme parcours, écrit et décrit sur l’axe continu du papier millimétré.

L’enregistrement du degré hygrométrique, de la température, de la pression se déroule sans fin sur le tambour, tracé par le crayon relié au mécanisme de mesure. La pulsation du cœur sur l’électrocardiogramme. Le déroulement du chiffre des ventes, des stocks, des résultats financiers mensuels sur le tableau de bord des managers. Aucune action humaine n’est évaluable hors du temps. Aucune performance non plus, le temps du coureur comme celui du nageur, le temps d’une production, de même que la tonne – jour d’acier ou de charbon, la durée de vie d’un composant, d’un satellite, d’une crème ou d’un yaourt. Dans le très long comme dans le très bref, dans l’infiniment grand, comme dans l’infiniment petit, la maîtrise technique du temps apparaît comme l’un des faits essentiels de la progression de nos civilisations. L’horloge, la détermination de plus en plus précise du calendrier, le réglage sur les astres, bien plus tard l’entrée progressive dans le règne de la milliseconde, de la microseconde et de la nanoseconde. On sait aujourd’hui dater l’origine d’un objet grâce au carbone 14. Nos montres se sont mises à la rigueur du temps électroniq

ue du quartz, celui-ci succédant au temps mécanique de l’horloge, qui succéda lui – même au temps hydraulique de la clepsydre. Le temps n’est plus seulement un facteur d’accompagnement, il est incontournable. Il est le gendarme essentiel de nos vies. Mais le temps imposé par Taylor, d’abord subi, est récusé. Le prisonnier du temps, des cadences se rebiffe, non sans que curieusement le temps qui l’enserre ait servi de référent implacable à sa négociation. Il négociait sur le montant du salaire horaire, sur la durée du travail, sur la durée des congés. A présent, la productivité, le robot, la technologie ouvrent des brèches inattendues dans la prison. Les zones de liberté se déploient. L’horloge horodatrice sert moins à constater l’heure de prise du travail qu’à totaliser les heures réellement faites, laissant à chacun le pouvoir de mieux gérer son temps propre pour lui -même. Après avoir asservi l’homme au temps, la technologie l’en libère. Voilà donc que, partout, la société de loisir s’installe, s’intensifie, offrant ses multiples combinaisons de consommer le temps, d’en varier l’emploi. Du vélo à la voiture, de la caravane au charter, du vieux cinéma de quartier aux soixante chaînes câblées, du vieux café concert à l’exposition Picasso. Insensiblement, l’homme glisse du temps objet au temps signe. Est retiré au temps tout ce qui contribuait à produire du réel ou à s’en nourrir, sous la contrainte d’exister et de survivre. Est ajouté tout ce qui accomplit le rêve, ou feint de l’accomplir : Tahiti, le golf, le roller – skate, le caniche nain, la Range Rover, la moto, le jeu électronique, le Paris – Dakar, la vitesse de vivre. Où cela mène-t-il ? En politique, comme en société, le signe supplante aussi l’action. On dirait que, glissant dans ce manège vertigineux de nouvelles apparences, l’homme est moins lourd qu’auparavant. L’homme nouveau est papillon. Son mouvement capricieux, vagabond, erratique le fait de plus en plus léger. Il est moléculisé. Sa pensée, diaphane, versatile, portée par le dernier message publicitaire se libère de la pesanteur vigoureuse de l’astreinte, elle s’aliène, s’affadit. L’homme instant est né. Seul l’avenir dira si cette évanescence annonce la mort de notre culture. Gageons que le temps passée cette phase, renaîtra autrement. D’autres temps dévoreront le temps d’aujourd’hui. Le temps a ses règles que seul le temps peu contrôler.

 

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